L’économie sociale, ou comment faire des affaires autrement
Le climat d’incertitude que fait peser l’administration Trump sur l’économie canadienne est un défi de plus –et de taille – pour nos petites et moyennes entreprises, souvent familiales, qui peinent déjà à se tirer d'affaire face à des multinationales. Les gros joueurs, qui dévorent les plus petits sur leur chemin, laissent peu de place au tissu économique local. Pour s’en sortir, il faut emprunter une autre voie, conseillent diverses voix. Annie Camus, professeure de gestion des entreprises sociales et collectives à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia Une entreprise d'économie sociale produit des biens et des services tout en s’inscrivant dans le marché, explique-t-elle. La différence par rapport à une entreprise traditionnelle réside dans l’absence d’actionnaires. La plupart des entreprises d'économie sociale sont des entreprises de proximité, surtout au Québec. Il s'agit d'une vision des choses que partage Nathalie Villemure, directrice générale du Réseau d’investissement social du Québec (RISQ). Véronique Bouchard, copropriétaire de la Ferme aux petits oignons à Mont-Tremblant Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia Et ce sont ces valeurs qui ont amené Véronique Bouchard, de la Ferme aux petits oignons, dans les Laurentides, à sauter le pas. Avec quelques personnes passionnées par le travail de la terre à Mont-Tremblant, Mme Bouchard gère aujourd’hui collectivement cette entreprise qui, il y a quelques années, était sa propriété. Elle l’a fait Dans une serre, elle confie fièrement que ses légumes sont très demandés par une clientèle fidèle. Ici, on est une ferme de production maraîchère biologique et diversifiée qu’on met en marché directement auprès des consommateurs et 75 % de notre production est écoulée grâce à une formule d’abonnements. Cette formule est une réussite, selon Mme Bouchard. On est dans un système où les supermarchés décident de ce que vous et moi allons manger et ce que les agriculteurs vont produire. Cette entreprise tient non seulement grâce aux membres mais aussi grâce à des bénévoles, fait-elle remarquer. Elle se félicite de pouvoir évoluer en dehors d’une dynamique traditionnelle de rapports de force employeur/employés. Cette ferme existe sous cette forme depuis 2021, indique Mme Bouchard. Et pour opérer cette transformation, elle a bénéficié d’un accompagnement de la Coopérative de développement régional. Cette forme de transfert de propriété est possible lorsqu'il existe un écosystème favorable, souligne la professeure Camus, de l'École des sciences de la gestion de l'UQAM. Il faut notamment avoir accès à du financement sous la forme de ce qu'on appelle du Nathalie Villemure, directrice générale du RISQ Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia En dehors du groupe Desjardins, les institutions financières hésitent à s’engager dans le financement de projets liés à l’économie sociale. Voilà pourquoi le Réseau d'investissement social du Québec (RISQ), créé en 1997, tente de On est les outils financiers de l’économie sociale. Mme Villemure insiste en rappelant qu’elle ne fait pas de cadeaux. Les prêts sont accordés sur la base d’un dossier solide, et ça fonctionne. On fait juste des prêts au taux du marché, on ne subventionne pas. Il dit constater un engouement pour ce modèle d’affaires. Au Québec, on arrive à l’économie sociale de différentes façons, et le repreneuriat, comme l'a expérimenté Véronique Bouchard, en est une, indique Annie Camus. C'est tout particulièrement le cas au moment où le Québec souffre d'un déficit entrepreneurial. C’est là que l’option d’une coopérative peut être très intéressante, suggère-t-elle. Émeline Le Guen, agente de développement au Chantier de l'économie sociale Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia Une étude rendue publique en décembre 2024 par le Centre de transfert d’entreprises du Québec (CTEQ) nous apprend qu’entre 2015 et 2021, « 95,9 % des PME actives avec employés (PMEAE) au Québec conservaient le même propriétaire-dirigeant primaire d’une année à l’autre en moyenne alors que 4,1 % des PMEAE ont procédé à un changement de propriétaire primaire au cours de cette période ». Les auteurs de cette étude soulignaient que L’étude ne mentionne pas le nombre exact de propriétaires d'entreprise qui ont fait le choix de l’économie sociale, mais cette tendance est certaine, selon la professeur Annie Camus. Pour l'heure, le portrait disponible sur ce phénomène est celui de 2016, offert par l’Institut de la statistique du Québec et publié en 2019. Le Programme de soutien à la reprise collective (PSRC), administré par le CTEQ, vise entre autres à rendre accessible cette forme de propriété aux cédants et aux repreneurs intéressés par la reprise collective de plusieurs services professionnels. Pour elle, il n’y a pas de doute : la reprise collective est une solution. La mission vient ici avant le profit, plutôt que de se faire racheter par une entreprise externe, qui va vouloir capter un maximum de profit. Une fois qu’on aura repris l’entreprise, cela peut tenir dans le temps. Cette coopérative d'ingénieurs existe depuis huit ans. Pour ses membres, ce modèle d’affaires est aussi un modèle de vie. Les ingénieurs du comité de gestion d’Alte Coop Montréal Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia On a fini nos études comme ingénieurs et on ne trouvait pas de sens sur le marché du travail. Abrielle Sirois-Cournoyer reconnaît qu'elle a rencontré quelques résistances de la part du milieu bancaire au lancement de la coopérative, mais elle se dit optimiste. Le milieu financier Abrielle Sirois-Cournoyer, responsable du comité de gestion d’Alte Coop Photo : Radio-Canada / Karim Ouadia Alors, pourquoi est-ce si peu connu? La professeure de l'UQAM Annie Camus pointe le manque de visibilité, qui découle d'un manque de volonté politique. Pour avoir de la visibilité aujourd’hui, il faut être prêt à investir, et ces petites entreprises n’y ont pas forcément accès, fait-elle encore remarquer. L’économie sociale a besoin d’un soutien politique à tous les paliers du gouvernement, soutient Mme Camus. Elle se désole toutefois que l’écoute ne soit pas là au niveau provincial. Il s’agit de faire des affaires autrement
, explique Annie Camus, professeure de gestion des entreprises sociales et collectives à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.
Dans ce cas, l'entreprise est la propriété des membres de la coopérative. On n’est pas en train de travailler pour faire faire des profits à des actionnaires externes [...]. On fait de l’économie sociale pour avoir un impact dans notre collectivité, pour avoir un emploi valorisant.
On parle beaucoup ici d’une économie orientée vers le bien-être des membres de la coopérative, avant le profit. On est non uniquement des employés mais aussi des propriétaires avec un droit de regard sur la gestion et sur le choix de la voie à emprunter pour l’entreprise.
L'économie sociale, de la théorie à la pratique

par choix
.J’ai exploité cette entreprise pendant 18 ans sous une forme traditionnelle. Elle était rentable, mais j’ai eu de la difficulté à atteindre des objectifs de qualité de vie, de bonnes conditions de travail et d’agroécologie, une culture qui a du sens pour les prochaines générations dans un contexte où les gens au Québec veulent payer le moins cher possible pour leurs aliments
, dit-elle entre deux appels de clients qui annoncent leur venue pour récupérer leur panier de légumes frais.C’est une agriculture soutenue par la communauté [et] c’est important, parce qu’actuellement, on laisse notre futur alimentaire dans les mains d’une industrie à but lucratif et l’état agricole appartient de plus en plus à des intérêts qui nous échappent
, déplore cette femme engagée qui veut échapper au diktat du système de production et de distribution.C’est une structure humaine à l’image de l’écosystème, où on place les gens en interrelation et en situation de collaboration.
On évite ainsi la perte d’énergie puisqu’on cherche ensemble la solution. Les forces sont alignées.
C’est durant les premiers mois qu’on est allés en campagne de recrutement de membres de soutien, en campagne de financement participatif, ce qui nous a permis d’amasser la mise de fonds pour que la coopérative rachète l’entreprise.
Ce n’est pas de la charité
capital patient
, ce qui permet de retarder le remboursement du prêt, le temps que l’entreprise, sous sa nouvelle forme, soit bien établie.On obtient des prêts sur une étude de dossier comme pour tout autre investisseur. Mais le remboursement du capital est reporté de 10 à 15 ans pour donner le temps à l’entreprise de bien s’ancrer et de bien se développer.

répondre à un besoin criant pour mettre à disposition des outils financiers mieux adaptés pour les entreprises d’économie sociale
, dit sa directrice générale, Nathalie Villemure.Oui, il y a un problème dans le financement traditionnel, reconnaît Mme Villemure, parce que le financement d’entreprises traditionnel, si c’est une société incorporée, on va tout le temps demander des garanties personnelles. […] Nous sommes contre cette caution de garantie.
Et il va être de plus en plus présent, parce que les jeunes cherchent à s’investir dans la société en raison des crises sociales et environnementales qu’on connaît.
Nous avons un grand nombre de PME dont les propriétaires arrivent à l’âge de la retraite. Ils vont vouloir se départir de leur entreprise, mais il n’y a pas de relève.
Souvent, ces propriétaires vont baisser les bras. On a vu des PME fermer leurs portes même si l’entreprise est en bonne santé financière
, se désole Mme Camus.
C’est possible de vendre l’entreprise aux employés
bien qu’un changement de propriétaire primaire d’une entreprise demeure un événement peu fréquent, on observe que les transferts de propriété d’entreprise sont plus nombreux et fréquents au Québec depuis 2015
.En région, dans les milieux ruraux, avec le départ à la retraite de beaucoup de chefs d’entreprise, la reprise collective est une très belle possibilité
, estime Émeline Le Guen, agente de développement au Chantier de l'économie sociale. Elle est responsable de l'accompagnement des entreprises qui ont sollicité le Fonds L'Ampli, un incitatif financier créé pour bonifier le programme de finance participative en capital.Il y a l’ancrage territorial, il y a le lien avec les municipalités, qui sont intéressées.
Je confirme : c’est rentable […]. Ce n’est pas parce qu’on est une coopérative qu’on ne fait pas d’argent
, dit Abrielle Sirois-Cournoyer, responsable du comité de gestion d’Alte Coop Montréal.
On crée des projets d’impact social et environnemental. On veut offrir un service d’ingénierie multidisciplinaire qui a une vision globale
, dit Mme Sirois-Cournoyer, qui explique que le travail de son équipe est orienté sur le bâtiment durable.On travaille beaucoup sur les logements sociaux en visant une clientèle souvent laissée à elle-même
, souligne-t-elle.n'est peut-être pas encore rendu là
.
Mais ça marche
, insiste-t-elle, les yeux pétillants.On a eu des périodes où on en parlait plus, où on soutenait cette économie, mais il faut admettre une méconnaissance générale, notamment dans le milieu politique.
[Dans le passé], on a eu des corporations de développement économique communautaire, devenues plus tard des centres locaux de développement qu’on a abolis en 2015. Ils avaient des mesures et des financements pour l’amorçage en économie sociale. Ça nous a donné une belle vague d’entreprises qui ont réussi et qui sont là aujourd’hui ou qui ont fait des petits.
On ne nous considère pas comme étant prioritaires ou intéressants. Heureusement, dit-elle, on a des municipalités plus sensibles et visionnaires.
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